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Constellation 

« Captives » d’Arnaud des Pallières : voyage au bout de la folie.

Dernière mise à jour : 17 mars






Deux ans après la sortie du long-métrage de Mélanie Laurent, c’est au tour d’Arnaud des Pallières de donner sa vision du très controversée « bal des folles », événement mondain qui ravissait le Tout-Paris de la fin du XIXème siècle.

 


Un thème des plus intéressants, certes, mais qui, de prime abord, ne semble pas appartenir au registre habituel du cinéaste. En effet, Arnaud des Pallières, figure incontournable du cinéma d’auteur, pourrait être qualifié de réalisateur de l’anonyme, puisqu’il se plaît à mettre au premier plan les oubliés de la société, principalement des femmes, comme dans Orpheline, où il dresse le portrait d’une pupille de l’État à quatre époques de sa vie.


Dans Captives, Arnaud des Pallières se risque au film d’époque tout en conservant l’empreinte qu’on lui connaît, puisque c’est à travers les yeux de Fanni que le spectateur fait son entrée à la Pitié-Salpêtrière, alors asile d’aliénés. En outre, la jeune femme jouée par une Mélanie Thierry sans fard, au sommet de son art, se fait passer pour folle, afin de retrouver sa mère internée depuis près de trente ans. Une fois par an, les pensionnaires donnent un bal où s’agglutine le gratin parisien, comme le manant se presse au zoo humain pour voir à quoi ressemble un Somalien. C’est à travers elle que le spectateur se fait témoin de cette histoire dans l’Histoire, et l’actrice, avec la retenue qu’on lui connaît, parvient dès la première scène à nous captiver. Tantôt grave, tantôt dans l’émotion, Mélanie Thierry nous livre ici sa meilleure interprétation depuis La Douleur d’Emmanuel Finkiel en 2017, où déjà, elle avait su nous montrer la pluralité de son jeu.







 

Ainsi fait-elle oublier que le pitch a des allures de déjà-vu et parvient-elle à donner le ton au casting cinq étoiles qui l’accompagne. De fait, les seconds rôles permettent au film de se démarquer du linéaire « bal des folles » de Mélanie Laurent et de faire oublier les longueurs inutiles du premier tiers du film. Nous retiendrons surtout le personnage de la pianiste Hersilie Rouy, brillamment interprétée par Carole Bouquet, qui permet d’allier cette petite histoire à la grande Histoire, mais aussi de faire connaissance avec une artiste déchue. Et pour cause, en dehors de son autobiographie publiée à titre posthume, nous n’avons que peu d’évocations de son internement abusif, aussi bien au cinéma que dans la littérature, fait qui confère à ses séquences une valeur certaine.

À travers ce personnage, le réalisateur renoue avec sa volonté de donner la parole aux oubliés, et parvient à donner de la consistance à l’intrigue.

 

Si l’asile enferme les femmes que la société rejette : prostituées, veuves, épouses répudiées et autres dites « folles », que l’avènement de la psychanalyse freudienne transformera en « hystériques », il n’en demeure pas moins un microcosme social. Fanni, en immersion dans cette cour des Miracles post-Commune, sera confrontée à la rivalité, à la violence, mais trouvera parmi ses sœurs de charité de véritables alliées, mettant ainsi en exergue cette solidarité féminine que nous qualifions aujourd’hui de sororité.

 

Contre toute attente, Captives, tout en nous dépeignant le sort réservé aux marginales de la fin du Grand Siècle, fait l’éloge d’un féminisme des plus modernes, transformant un film d’époque somme toute banal en une élégie déguisée de l’émancipation féminine.

 


Comme Sophie Marceau, la taularde , Mélanie Thierry, la captive, filmée sans maquillage d’un bout à l’autre du film, se fait l’incarnation de la libération de l’actrice contemporaine qui n’a plus besoin d’artifices pour faire valoir son talent. Lequel ne se basant plus que sur ses qualités d’interprète, laisse donc aux anciennes générations le soin de choisir ses premiers rôles dans le cercle très fermé des sex-symbol.

Ainsi, Arnaud des Pallières, héritier de la Nouvelle Vague, parvient à véhiculer un message aussi moderne qu’avant-gardiste dans une réalité historique longtemps dérangeante et passée sous silence.


 

Musset disait, au sortir d’une représentation : « Quand on vient d’en rire, on devrait en pleurer. » Arnaud des Pallières parvient brillamment à réaliser ce tour de force en nous faisant presque oublier l’ignominie de l’asile par la beauté de la sororité la plus crue, et donc la plus vraie, faisant de ces « folles » des femmes aux destins uniques, le tout avec une émotion qui jamais ne nous quitte.


 

Ainsi, Captives s’inscrit d’ores et déjà comme un film qui marquera de son empreinte l’année 2024.

 


Un article de Mélanie GAUDRY.

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