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Constellation 

« Comment vivre sans inconnu devant soi ? ». Désir du loup et liturgie du vertige chez René Char

Dernière mise à jour : 28 avr.


René CHAR en 1967.


Tant a été déjà écrit sur René Char et son œuvre qu’on hésite à ajouter quelque chose à cet ensemble abondant d’études et de commentaires (une requête « René Char » sur la plateforme universitaire OpenEdition fait apparaître 71 641 résultats). Aussi, cet article a comme seule ambition d’attirer l’attention sur un détail de la poésie de Char que l’on aimerait relier à d’autres œuvres, la question de l’habitation de soi par une présence mystérieuse, comme Hécate et ses chiens de Paul Morand ou La Dame à la Louve de Renée Vivien. Dans ces deux exemples, le narrateur est confronté à la présence d’un être étrange et mystérieux qu’il perçoit logé au sein de la femme qui est face à lui, qu’il s’agisse de Clotilde dans Hécate et ses chiens ou du personnage féminin dans La Dame à la Louve. Chez René Char, cette présence mystérieuse prend la figure d’un animal qu’il nomme le Loup (avec un L majuscule). Ces exemples relèvent du topos littéraire mettant en scène un face à face entre l’ombre et la lumière, souvent entrelacées de façon rhizomatique, pour reprendre le mot de Deleuze dans Capitalisme et schizophrénie, Mille plateaux.


Dans son roman Le pays (2005), Marie Darrieussecq a l’idée d’écrire le sujet « je » en insérant une barre oblique entre le « j » et le « e » : « j/e ». Elle commente ainsi ce glissement : « Je devenais j/e. Avec le même soulagement que lorsqu’on glisse vers le sommeil, j/e basculais vers d’autres zones », indiquant une sorte de dédoublement vécu de son « je » en « j » et « e ». L’espace entre les deux ouvre la porte sur un territoire possible, un entre-deux mondes, un jeu du monde dans le sens du jeu d’un mécanisme, un lieu d’errance à explorer, un lieu dont la caractéristique première est de représenter un inconnu radical. Cet inconnu est précisément ce à quoi Char fait face et qu’il nomme ainsi, en lui conférant un rôle essentiel dans le mouvement de vie.

Dans René Char en ses poèmes (Gallimard, 1990), Paul Veyne relève l’importance de cet inconnu pour Char. « Comment vivre sans inconnu devant soi ? » est à la fois le dernier chapitre et la dernière phrase du livre de Paul Veyne. Il évoque de façon précise l’énigmatique relation que René Char a entretenue avec ce « je » ou « j/e » qu’il appelle son loup. De quoi ce loup est-il le nom ? Est-ce une forme masculine de la Louve de Renée Vivien ou de l’Hécate en Clotilde ? Nous suivons Paul Veyne dans cette investigation.


Le mystère du Loup


Le mystère est présenté au chapitre XVII intitulé « Les femmes et le Loup ». Ainsi, écrit Paul Veyne, Char a « toujours senti qu’un loup mystérieux courait au-devant de lui », dont il disait « je le vois toujours devant, jamais derrière » (p. 429). Il précise : « malgré sa force et sa fierté, René tremblait à cette inhumanité qu’il portait en lui ou à laquelle il se soumettait docilement. Il lui avait donné un nom : le Loup » (p. 428). Et : « [Char] aura poursuivi toute sa vie cette bête qui est lui et qui n’est pas lui », une manière de personnifier un animal symbolique. Élément important qui en fait une puissance interne agissante, ce loup mystérieux est « pétri de désir ». L’on voit ici poindre la question de la relation entre désir et identité. Qui désire, entre le loup et la personne qui l’abrite, entre le « je » et le « j/e ». Et quel est l’objet de ce désir ? « Que désire ultimement ce désir ? » (p. 429).

Une autre question est celle de l’explication qui n’arrive jamais, la permanence de la présence et la question du pourquoi. Pourquoi ce loup ? D’où vient-il ? Que veut-il ? Lisons René Char : « Loup, je t’appelle, mais tu n’as pas de réalité nommable. De plus, tu es inintelligible » (p. 429). Le désir mystérieux qui habite René Char le poursuit et lui-même poursuit ce désir inintelligible et fuyant. « Continue, va, nous durons ensemble, bien que séparés » (id.). Séparés mais unis comme le « j/e » de Marie Darrieussecq ? S’acceptent-ils l’un l’autre ? Char fait dire au loup « Mon chagrin persistant, d’un nuage de neige, obtient un lac de sang. Cruauté aime vivre ». Le loup a faim, il faut le nourrir. Le nourrir, mais comment ?


Une faim de loup !


Dans l’introduction, Paul Veyne relate un dialogue qu’il eut avec Char lors de sa troisième visite à l’Isle de la Sorgue. Char lui montre un fouet qui pend au dossier de son fauteuil et lui dit « ce fouet sert beaucoup (…). Quand les femmes viennent ici, elles louchent sur ce fouet avec un peu de malaise ». À Paul Veyne qui l’écoute, Char explique que certaines parties du corps des femmes lui « semblent appeler le fouet » (p. 13). Paul Veyne dira « c’était la première fois que nous avions de ces jolies conversations ». Au chapitre XVII, il mentionnera une autre conversation sur ce thème : « une femme qui s’était livrée au fouet de René et à l’effraction corporelle lui disait le lendemain matin : ‘‘comme tu m’as fait mal mais comme c’était bon !’’ » (p. 426).





Paul Veyne évoque l’admiration de Char pour Sade, mais pour immédiatement insister sur le risque qu’il y aurait à réduire ces inclinations – dues aux mouvements internes du loup – à l’étiquette simpliste et inutilement médicale de sadomasochisme. L’usage de ce qualificatif technique constituerait, dit-il, un « malentendu ». Il précise sa pensée en ces termes : « [l]es goûts sexuels [de René Char] ne sont pas le moule ou le chiffre de sa personnalité entière » (p. 432). Pour Paul Veyne, on ne comprend pas réellement ce qui se joue avec le Loup si l’on réduit ces jeux par des classifications de psychopathologie sexuelle qu’il estime inappropriées à ce qu’il perçoit chez Char. Puis il ajoute quelques remarques qui se présentent comme des recommandations pratiques mais qui, en réalité, visent un autre objectif que le reste du livre éclaire, dans les passages relatifs à la mort et au divin, un objectif mystique. Pour Paul Veyne, les enjeux des jeux sont mystiques, mais cette mystique n’est accessible qu’avec un pratique approprié : « ce sont des plaisirs difficiles et on ne réussit pas tous les jours à y jouer » (p. 426). Pour le dire autrement, la mystique du divin ne se laisse pas toucher si on ne respecte pas certaines règles. Lesquelles ? Veyne précise : « il faut que la partenaire soit désireuse de s’offrir aux offenses, serait-ce d’abord à son insu, que le partenaire devine ce désir et quelles seront les limites acceptables, mais qu’il affecte de n’avoir rien deviné et de faire qu’imposer sa cruauté : le jeu perd son sel s’il n’a pas l’air sérieux. Le fouet ira jusqu’aux limites tacitement acceptées, pas au-delà, sinon la souffrance l’emporterait sur le plaisir de la partenaire » (p. 426).


La liturgie du vertige


Le désir du Loup devient celui du « je » et cette identification (ou cette dévoration ?) entraîne un mouvement de basculement vers la chute commune de l’un et de l’autre qui entrent dans le jeu. Une glissade vers le pays du Loup, le pays du « j/e », le pays de l’inconnu connu. C’est le poème Nous tombons. Tomber car la partenaire, commente Paul Veyne, « qui ignore encore son désir et celui de l’amant, est prête à son insu pour un moment de vertige » (id.). La chute sera brève mais elle produit un état de conscience modifiée, un état mental différent de l’éveil ou du sommeil ordinaire, décrit comme une « épaisseur corporelle aux yeux clos » (p. 427).


Paul Veyne relève que dans la chute, par la certitude que tout sera accompli, le temps semble s’arrêter, l’impatience disparaît, le désir ne tremble plus, la temporalité modifiée devient l’alliée et la marque de la chute, le signe d’une sortie du temps de l’horloge. Le temps de l’horloge, le temps calendaire, est comme suspendu, la vie se déroulant dans un temps intrinsèque à la chute, une chute qui contracte le temps de l’horloge et dilate le temps intrinsèque. Une chute en apesanteur. Sans gravité car on va « humilier la pesanteur » (p. 427) mais sans gravité aussi car les jeux sont « très innocents » (p. 430). Comme si l’humiliation de la pesanteur, en allégeant ceux qui s’en sont libérés, les déchargeait aussi de la gravité (au sens psychopathologique) de l’acte. Devenant léger (sans gravité), l’acte n’était plus pesant, difficile à supporter. Ainsi s’expliquent Tes yeux limpides agrandis « par le plaisir et l’audace » (p. 427). La partenaire devient désirante et plonge dans la chute sans peur, en légèreté. Toute liée. Tel un souper dans le vent. Toute liée. Rendue à l’air. Une fois la liturgie accomplie, une fois les temporalités réajustées, une fois l’horloge calendaire et l’horloge interne recalées, une fois remontés à la surface du monde, il ne reste plus comme seule trace de cette chute hors du temps, au pays du loup et du « j/e », que les marques du fouet sur la peau, « traces rougies » (p. 427) qui sont assimilées à la trace d’une danse amoureuse par laquelle le désir s’est frayé son chemin. Le Loup a bougé, il a eu faim, la chute s’en est suivie, puis la remontée. Mais le Loup reste un mystère.


Paul Veyne considérait le loup de Char, le comprenait, comme une sorte de fatalité ancestrale (p. 429), un désir qui ne comparaît jamais en personne. Ici, il serait possible de rapprocher cette interprétation du loup de la manière dont Pauline Réage (Dominique Aury) présente la nuit d’illumination au cours de laquelle elle écrivit d’une seule traite le début d’Histoire d’O. Dans cette nuit intense où elle écrit « sans hésiter, sans ratures », elle évoque la présence en elle d’un interlocuteur inconnu dont elle n’est que, pour ce moment-là et à cette époque-là, la plume. Elle en dit « ceux qui parlent pour lui ne sont que des traducteurs ».

Une forme d’arc pourrait ainsi relier le loup de Char et l’interlocuteur inconnu de Pauline Réage. Un arc dont il s’agirait alors de repérer d’autres points dans d’autres œuvres de la littérature, comme Hécate de Paul Morand ou la Dame à la Louve de Renée Vivien. Qui est l’interlocuteur inconnu dont le loup, ou la louve, seraient l’une des représentations ?

 

Un article de Christian WALTER.

 

 

 

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