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Constellation 

Il était une fois en Amérique fait partie du panthéon du cinéma


A quoi reconnaît-on les cinéphiles en soirée ? Facile, ce sont ceux qui passent leur temps à se demander quel est le meilleur film du monde. Citizen Kane ou Apocalypse Now ? Vol au-dessus d’un nid de coucou ou La prisonnière du désert ? Voyage au bout de l’enfer ou les sept samouraïs ? Personnellement je n’ai pas la réponse, mais je sais qu’Il était une fois en Amérique est le film suprême, qu’il est le cinéma. Il est difficile de lui trouver des défauts, chaque plan semblant disputer la notion de perfection au précédent, et l’ensemble formant une fresque grandiose, spectaculaire, émouvante et testamentaire étalées sur trois temporalités.

 


Si je parle de testament, c’est que le film est le dernier de Sergio Leone (il aura mis 12 ans pour le mettre sur pied) et que l’on sait l’importance d’un dernier film pour son auteur. Sergio Leone le réalise en vieux mage, au sommet de son art, il y met toute sa science, son expérience mais aussi sa nostalgie, sa sensibilité (bien plus que dans ses westerns), et sa mélancolie du temps qui file entre les doigts.

Testament dans le propos aussi, puisqu’il s’attache à narrer la fin de la prohibition, période faste pour les gangsters et ô combien cinématographique puisque marquée par les interdits, le dépassement des limites, les fêtes clandestines.

En filmant le crépuscule des années folles, il filme la fin d’une époque, d’un mode de vie, celui de la contrebande, de la vente illégale d’alcool.

 


Tout commence dans les yeux de Noodles (Scott Tiler/Robert de Niro). Ses iris sont notre porte d’entrée, les vecteurs de notre émotion. C’est au travers de ses yeux enfantins que nous découvrons le New York des années 20 (formidable reconstitution), par ses yeux vifs et méfiants de jeune adulte que nous vivons la prohibition et pour finir, par le prisme de ses yeux ridés, remplis de regrets et de remords, constamment au bord des larmes, qu’on voit le quartier fané et défraichi, désormais vidé de vie.  

Le film adopte son point de vue et ses yeux sont au cœur du film, en témoigne le magnifique gros plan qui fait le lien entre De Niro adulte (et vide d’illusions) et le De Niro enfant, espionnant en secret Déborah qui danse.

Ce mouvement virtuose (et si émouvant) filme le protagoniste, qui, revenu d’un long exil forcé, observe depuis son ancienne cachette le lieu désormais vide, et la caméra pivote pour nous remontrer ses yeux quelques 40 ans plus tôt, plein d’espoirs et de feu.

Le spectateur est donc littéralement plongé en lui, les yeux dans les yeux, prêt à le suivre partout, tout le temps.

Regarder, être vu, capturer des moments, n’est-ce pas toute l’essence du cinéma, du spectateur qui se mue en voyeur dans une salle obscure ? Leone pousse l’analogie plus loin : de nombreux plans nous montrent les personnages regarder à travers une fente, un grillage, la fumée d’une bouche d’aération, faisant résonner en nous le plaisir de la pulsion scopique, la quête du cinéphile consistant à voler des plans, à regarder par le trou de la serrure, constamment à la recherche de l’image qui marquera sa rétine.

 

La musique marque également le sommet entre deux associés de toujours puisque c’est Ennio Morricone qui signe la BO. Et à chaque fois qu’une note se fait entendre, on se répète - si besoin en était encore – que Morricone est un génie absolu. Non seulement parce que c’est beau, bien entendu, mais surtout parce que sa partition participe pleinement au parcours émotionnel des personnages. Alternant la langueur lyrique (pour Déborah) et les sonorités plus inattendues (la flûte de pan qui nous emmène dans les fumeries d’opium) ou le yesterday des Beatles revisité (ah, le temps qui passe …), le maestro italien crée des thèmes entêtants, obsédants, qui restent à vie dans les têtes.

 

Dans cette Amérique, ces gamins, livrés à eux-mêmes (nous ne verrons jamais le père ou la mère des jeunes héros) apprennent la vie par la rue, constamment tiraillés entre leurs rêves d’enfant et leur obligation de grandir vite. Pour devenir des hommes, ils doivent reléguer leur insouciance, oublier l’enfance. Et quand il en reste des vestiges, ça donne des scènes magnifiques, comme quand Patsy se voit incapable de renoncer à une charlotte à la crème, même si celle-ci est gage d’une gâterie avec Peggy. Plutôt que le sexe, il choisit le sucre et cette scène raconte en une minute (et sans mots) ce garçon coincé entre deux âges. Mais aussi la pauvreté et les privations de ces familles sans le sou. A ce titre, je la trouve bouleversante.

 

Le film est aussi et surtout l’histoire d’une amitié hors normes, celle de Max et Noodles.

Leur rencontre frappe comme la foudre : après la dispute (scène cocasse de la montre) viennent les moments de fusion, de fraternité, de complicité. Ils ont la vie devant eux, le monde bientôt à leurs pieds. Mais si max semble insatiable et prêt à tout pour devenir le meilleur, Noodles ne semble pas aussi convaincu.

Entre les deux, imperceptiblement, la machine s’enraye, les désaccords enflent et la rupture surgit, inéluctable. Pas par la mort comme on l’a cru deux heures durant, mais par quelque chose de bien plus tragique : la trahison.

Ce twist final, aussi surprenant que cruel, nous achève et nous laisse pantois, sans voix, sans force.

Dans les yeux de De Niro, c’est toute une vie qui défile. Une vie cachée, gâchée, une vie à errer comme un fantôme, comme un spectre dans une fumerie d’opium.

Une vie passée à se coucher tôt, comme il le dit dans une réplique brillante qui résume ses années tapis dans un trou perdu.

 


Le film raconte ces vies volées, par un ami, un frère, ou par les balles ennemies, comme pour le petit Dominique (scène au ralenti poignante et iconique)… Sa réplique, j’ai dérapé, est aussi d’une désarmante beauté.

Lui aussi, bien plus tôt que Noodles, est victime de l’ambition démesurée de Max. Lui aussi, est une victime du monde adulte.

C’est que la vie est loin d’être rose et les protagonistes loin d’être des saints. On a beau s’attacher à lui, Noodles est une crapule, capable de tuer sans scrupules ou de violer Déborah à l’arrière d’un taxi, comme une bête. Ces hommes sont des gangsters, et ce qu’ils veulent, ils le prennent, avec ou sans accord. C’est ça aussi, l’histoire de l’Amérique.

En détruisant la seule relation amoureuse du film, Léone affirme un monde impitoyable, où les vies sont arrachées, les relations (auto)sabotées et où le temps qui passe est assassin.

Et nous laisse avec une note très pessimiste, où même l’amitié ne semble pas suffire.

Heureusement, il nous reste le cinéma et les musiques d’Ennio Morricone.   Un article de Julien ROMBAUX.




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