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Constellation 

L’écrivain et les classes sociales dans les essais de Virginia Woolf

Dernière mise à jour : 14 mars




Comment l’écrivain, en tant qu’acteur central, se soumet-il à la domination de classe et au maintien des disparités culturelles ?




Portrait de Virginia Woolf




À la vue d’une photo en noir et blanc au regard mystérieux, à la lecture d’un commentaire pompeux, nous avons tous un jour pensé : « que les écrivains sont snobs ! »

Virginia Woolf acquiesce et se définit ainsi dans son essai Suis-je snob ?, accompagné, dans

l’édition de Rivages Poche, d’autres textes qui viennent étayer, entre autres, le rapport social des écrivains.



Dans la première partie du recueil éponyme, le snobisme comprend un goût particulier pour les mœurs d’une classe supérieure ou égale à la sienne et par une certaine indifférence pour ce qui ne touche pas à ces classes. Virginia Woolf nous partage donc avec beaucoup d’humour nombre d’anecdotes personnelles venant prouver son snobisme.


Elle évoque par exemple son goût pour les couronnes, les titres de noblesse, « des couronnes qui portent avec elles des terres et des maisons de campagne, des couronnes qui entretiennent la simplicité, l’excentricité et l’aisance », au détriment de l’aspect intellectuel que l’on aurait pourtant pu attendre.


La suite de l’ouvrage vient nuancer la superficialité perçue de ce snobisme peu reluisant en expliquant que, bien que les auteurs soient, dans une certaine mesure, condamnés à ne parler avec pertinence que de leur milieu propre, à idéaliser les plus puissants et à caricaturer les moins aisés, ils se doivent par la nature de leur art, d’explorer à toutes les strates de la société.

Sans une observation accrue de ces dernières, le métier ne peut exister, car « c’est une chose qu’il devait naturellement tenter. Un écrivain qui a le sens du comique se délecte abondamment de ces distinctions, elles lui donnent quelque chose à saisir et qu’il peut faire jouer. »


Néanmoins, Virginia Woolf admet que le milieu de l’auteur le cloisonne dans une vision du monde particulière dont il est impossible de s’extraire et, alors que la fiction devrait avoir pour bienfait de nous mettre en face des disparités sociales, elle ne reflète le plus souvent que la réalité d’une population éduquée, « prospère et distinguée ».


L’auteur, en effet, d’après Woolf, s’élève par le biais même de son activité : « le succès littéraire signifie invariablement que l’on s’élève, jamais que l’on chute, et rarement, ce qui serait beaucoup plus souhaitable, que l’on se diffuse dans l’échelle sociale. »

La lecture de ce livre écrit au début du XXe siècle par une femme bourgeoise peut sembler superflue en France, en 2024 où les titres de noblesse ne sont plus usités. D’ailleurs, grâce à l’auto-édition et autres moyens de partages modernes, les écrivains nous viennent de partout. Pourquoi donc se pencher sur ces considérations au-delà de la découverte d’un lieu et d’une époque, Suis-je snob ? parle plus à notre actualité qu’il n’y paraît.


La question de l’imperméabilité des couches sociétales est toujours pertinente de nos jours, de même que la dominance de la petite bourgeoisie dans le paysage culturel et dans la fiction. De fait, mettre cette œuvre en regard de la plus récente Sociologie de la Bourgeoisie (Monique Pinçon- Charlot, Michel Pinçon) explique la force de la richesse culturelle dans la domination de classe.

En effet, la sous-représentation des classes sociales les plus démunies, ayant un accès limité à la culture et à l’enseignement supérieur de par leur localisation géographique ou tout simplement leur conditionnement éducatif, semble impossible à contrecarrer. Les écrivains naissent dans la petite bourgeoisie culturelle ou s’y élèvent ; ils écrivent sur ce qui les touche de près ne pouvant faire autrement ; les autres classes sont exclues du paysage et se désintéressent davantage de la littérature. Même aujourd’hui, l’écrit de Virginia Woolf est éloquent en ce qui concerne ces disparités. La question reste donc en suspens, et il ne tient qu’à notre génération d’y répondre : comment décolérer la culture et l’aisance financière ou sociale ?


D’un point de vue individuel, ces essais amènent à une réflexion sur soi et son propre rapport au snobisme. Il est facile de concevoir la superficialité comme normale, voire souhaitable dans un monde concentré sur l’aspect extérieur, les relations, l’accoutrement, la manière dont on décide ou non de se présenter... Lire ces quelques essais de Virginia Woolf apporte donc un éclairage sur cette volonté de briller par des armes basées sur l’apparence. On réalise d’ailleurs que, tout comme la culture et la littérature, ce facteur aussi est source de distinction sociale. La jeune femme présentée dans « La robe neuve » (chapitre supprimé de Mrs Dalloway également présente dans le recueil) se retrouve confrontée à l’humiliation.


Cet ouvrage court, accessible et dense en matière d’enseignement et de réflexion, permet de plonger entier au sein d’une époque, et de se heurter aux limites de la nôtre.


Un article de Jade BANGOURA.

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