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Constellation 

Montaigne intime : récit d'une perte

Dernière mise à jour : 11 mars







Ayant bien souvent eu le coeur aux préoccupations de l’émotion bien plus qu’à celle du pragmatisme, il me fallait aujourd’hui vous parler un peu de Michel de Montaigne. Il n’est certes pas le plus épanché des écrivains et certainement des humanistes le plus pragmatique, mais j’illustrerai davantage ici un Montaigne meurtri par la perte, par volonté. Il est l’auteur d’une œuvre colossale nommée Les Essais. Il y aura eu plusieurs éditions, et livres d’une telle entreprise car elle est, pour un humaniste là-aussi, honorablement généreuse et presque exhaustive. Dans cette promenade qui se voulait d’abord impersonnelle, Montaigne va se peindre : « car c’est moi que je peins ». Il évoquera bien des considérations comme l’éducation des enfants, la modération, la considération des indiens d’Amérique et leur traitement, la solitude, l’approche sereine de la mort et aider, par l’expression suivante qu’on trouve dans le chapitre « De la vanité » (III,9) , les critiques à volontiers qualifier son style : « j’ayme l’alleure poétique, à sauts et à gambades. » Des sauts et des gambades ! Pourquoi ? Parce que la poésie, c’est aussi de la musique ! C’est la valse entraînante des syllabes qui vont vous séduire le coeur !



Dans le style de Montaigne, c’est avant tout la traduction d’un type d’argumentation tout particulier qui sied bien à l’Humanisme. Oui, l’Humanisme, ce mouvement culturel de la Renaissance qui consistait à donner une si grande foi en l’Homme et remiser la langue française et les textes de l’Antiquité à une plus juste place. Eh bien, Montaigne tient à illustrer tout bon propos par l’appui de ce qu’on appelle un argument d’autorité qui va à la fois crédibiliser ses dires, mais aussi faire preuve de la grande connaissance humble de celui qui s’enfermait volontiers dans sa tour pour composer, au milieu de ses ouvrages. Montaigne va donc concrétiser cette dimension argumentative dans toute son œuvre. Seulement, il est aussi l’écrivain contemporain des guerres de religion. La chasse des protestants au profit des catholiques. Il voit les mêmes Hommes dont l’Humanisme a vanté la confiance jeter d’autres hommes à des porcs affamés au seul nom de leurs croyances, quand ils ne les privent pas de leur vie. Alors, oui, il sera un humaniste, mais un humaniste conscient.



L’Ami perdu



Il me faut vous parler ici d’un chapitre, en particulier, dans lequel Montaigne témoigne de son affection. « Sur l’amitié » ( ou « De l’amitié ») témoigne d’une réelle déclaration à un ami que Montaigne a perdu à ce moment-là : Étienne de la Boétie. Ce chapitre, bien qu’il soit intégré dans une suite d’autres chapitres, est à certains moments, une véritable respiration. Montaigne débute « Sur l’amitié » par l’expression d’une volonté particulière. Souhaitant imiter un peintre qui travaillait pour lui, Montaigne désire entourer un tableau « élaboré » d’autres, plus grotesques et étranges. Il qualifie de cette sorte d’ailleurs Les Essais. Seulement, il ne trouve pas ce tableau qui serait plus élaboré qu’un autre, alors, il est tenté de prendre l’œuvre de la Boétie : Le Discours de la Servitude Volontaire, qui mettrait, par sa qualité, en avant les chapitres de Montaigne. Et là, Montaigne nous donne déjà une leçon d’amitié. Il arrive très vite à évoquer naturellement notre caractère indubitablement sociable, et par le biais de ce style « à sauts et gambades », Aristote dans L’Éthique à Nicomaque, va l’appuyer : « Aristote dit même que les bons législateurs ont eu plus souci de l’amitié que de la justice. Or, le point suprême et essentiel de la perfection de cette association [entre les Hommes] est l’amitié ». Par la suite, il entre dans d’autres considérations sur l’amitié toutes aussi importantes, mais dont je laisse mon lecteur s’emparer par sa curiosité affûtée.



Je vais toutefois vous présenter un passage en particulier, sans doute le plus célèbre et le plus mémorable. C’est là l’acmé de sa déclaration. Non pas encore totalement par l’émotion, car Montaigne va se laisser prendre par la mélancolie par la suite, mais par le verbe : « Au demeurant, ce que nous appelons ordinairement amis et amitiés, ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre, d'un mélange si universel qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu'en répondant : « Parce que c'était lui, parce que c'était moi. »Il y a, au-delà de tout mon discours, et de ce que j'en puis dire particulièrement, ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous oyions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports, je crois par quelque ordonnance du ciel ; nous nous embrassions par nos noms. Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. [...] Ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne ; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien, ou mien. ». C’est là une amitié prédestinée si elle n’est pas fusionnelle. Comment ne pas se sentir profondément touché par cette explicitation des liens qui forgeaient cette relation-là ? Montaigne citera aussi Ménandre, un auteur de théâtre comique de l’Antiquité : « Heureux celui qui avait pu rencontrer seulement l’ombre d’un ami » ... Alors, imaginez seulement s’il s’agissait-là d’un ami entier !



« Car c’est moy que je peins »



En réalité, Montaigne nous touche. Il se peint, comme prévu, et nous sommes cristallisés, comme des contemplateurs muets de l’infinie affection que la Vie aura finalement disjointe. Il se prend lui-même à quelque émotion, en qualifiant son existence : « Je l’ai passée douce, aisée, sauf la perte d’un tel ami » , « Depuis le jour où je l’ai perdu, je ne fais que traîner, languissant. », « Il me semble n’exister plus qu’à demi ». Par la lecture de ce chapitre, la plume de Montaigne nous emporte au-delà d’une temporalité définie. Lui est du XVIème, nous, du XXIème, et pourtant, il nous parle, comme à un confident sans visage que demeurera à jamais le lecteur pour son écrivain.


Ce qui demeure pourtant certain, c’est que Montaigne m’aura accompagné, moins brièvement que la personne à qui il m’aura tenté de dédier personnellement cette chronique-ci. La même personne qui adorait Montaigne et qui m’a fait cours au lycée une année, déjà de Français, mais plus subtilement, de la vie. Mais c’est finalement comme un hommage aux choses de la vie, et conscient de leur importance, que je vous exprime ici les gambades de l’humaniste. Il conclut son chapitre plus enjoué et sans que la mélancolie la plus destructrice ne l’ait emporté. Finalement, il n’intégrera pas le discours de la Boétie au centre de son texte, mais fera, je cite « quelque chose de plus gai et plus enjoué ». Jean-Jacques Rousseau après lui, donnera le ton de la confidence avec ses Confessions, et puis les romantiques au XIXème et bien d’autres après.



Ainsi donc, Montaigne découvrit simplement cette relation-là, comme finalement chacune ou chacun d’entre nous eût pu être amené à le faire, sur le chemin de la Destinée. Cette relation qui nous alimente et nous fait vibrer et qui garde malgré tout, si elle vient à mourir, cette goutte d’immortalité insoupçonnée qui aura su nous faire grandir, et dont on se remémore avec plaisir, une fois les années et la maturité passées. Message grandiloquent du philosophe dont le goût m’aura été transmis par cette phrase mainte fois répétée : « Quand je danse, je danse, quand je dors, je dors, notre grand et glorieux chef-d’œuvre, c’est de vivre à propos. »


Un article de Lucas DA COSTA.

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