top of page

Constellation 

« Les Fourberies de Scapin » de Molière, mise en scène de Denis Podalydès : Le roi des Valets à la Comédie-Française.

Dernière mise à jour : 14 mai

Qui ne connait pas Scapin, ce valet rusé, figure incontournable de la Commedia dell'Arte, personnage phare de nos manuels scolaires et surtout héros d'une des pièces les plus célèbres de Molière ? 


Si bien que Scapin, c'est un vieil ami auquel nous avons l'impression de rendre visite à chaque fois qu'il monte sur scène. Aussi, c'est rempli d'impatience que nous pénétrons Salle Richelieu, dans le cœur de la Comédie Française, dans l'attente de voir la pièce de Denis Podalydès qui redonnera vie au valet le plus intelligent de Molière. 


Le nouveau Scapin demeurera t-il un endiablé farceur à l'esprit vif, toujours en mouvement comme l'étymologie de son nom l'indique ( de l'italien scappare "s'échapper") ou perdra t-il de son éclat, éclipsé par le  thème général, l'intemporel conflit père/fils



Un chef d’œuvre du rire


Molière a quarante-neuf ans quand se déroule la première de sa pièce Les fourberies de Scapin où il tient le rôle titre. Le metteur en scène est à l'apogée de sa gloire, disposant des faveurs du Roi qui lui donne le privilège de jouer ses pièces à la Cour, mais également d'une renommée qui dépasse les frontières du royaume. Grâce à son influence, la farce retrouve ses lettres de noblesse si bien que valets, servants et autres médecins, ces êtres de l'ombre qui s'affairent auprès du Roi dans l'indifférence générale, trouvent dans les œuvres de Molière un généreux porte-parole dont Beaumarchais sera l'héritier.


Les fourberies de Scapin possède tous les codes du théâtre de Molière : un héros haut en couleur, une intrigue tirée de l'Antique ( ici de la pièce Phormion du latin Terence où règne le conflit intergénérationnel ) et une symétrie parfaite entre les personnages ( deux vieillards avares, deux fils amoureux, deux amantes et deux valets.) 


Un siècle plus tard, la reine Marie-Antoinette, friande de comédie, n'hésitera pas à tordre le cou au protocole en jouant elle-même le rôle de suivante dans son théâtre du Petit Trianon sous les applaudissements de ses gens de maison ; preuve de la pérennité de l'influence de Molière sur la monarchie et plus largement sur les esprits.


Un nouveau Scapin ?


Dans la pièce de Denis Podalydès, le décor est somme toute épuré : le port de Naples. Scapin étant un personnage de la Commedia dell'Arte, nous pouvons tous nous accorder sur le fait que l'idée de rendre hommage à l'Italie d'origine du rusé valet aurait ravi Molière.



La mer est lointaine, l'horizon se devine, ainsi pèse sur nous l'urgence des départs, le mouvement que Scapin porte en lui et plus largement le nœud de l'histoire : Deux pères Géronte et Argante veulent marier leurs fils, lesquels sont déjà épris. La trame serait simpliste sans l'intervention du valet Scapin auquel les jeunes hommes demandent de l'aide. Ainsi offre t-il,  d'actes en actes, un répertoire inépuisable de procédés comiques vivifié par son agilité de corps et d'esprit : le comique de mots qui joue sur le langage, le comique de situation qui s'appuie sur les quiproquos, le comique de caractère qui s'intéressent aux réactions des personnages et enfin le comique de geste qui joue sur les mouvements corporels.


Benjamin Lavernhe ne joue pas Scapin, il l'incarne, nous faisant oublier toutes les représentations que notre esprit a pu, auparavant, forger. Ne tombant jamais dans la caricature ou dans le trop plein de la farce que la multiplication des procédés comiques induit,  le comédien est toujours dans la mesure, y compris dans les scènes les plus périlleuses. Il faut dire que le rôle est complexe. Scapin, c'est un arc-en-ciel, il vit dans l'instant, sans passé ni avenir. À l'inverse de Figaro dont il partage des caractéristiques, il n'a ni amertume ni besoin d'être aimé. Sa ruse et son intelligence parviennent à renverser la hiérarchie établie. Il dispose à son gré de ses maîtres ainsi bien que de son double Sylvestre tout en ne cherchant pas à gravir les échelons de la société. Scapin triomphe en tant que valet, il assume sa position, chose qui contribue à son épanouissement, connaissant alors une issue heureuse là le Ruy Blas de Victor Hugo échoue à copier ses maîtres et finit aussi mal que ce qu’il a vécu. Aussi faut-il avoir conscience des problématiques entourant le personnage pour l'interpréter sous toutes ses facettes.


S'il ne s'est pas encore illustré dans d'autres rôles marquants, Benjamin Lavernhe réussit avec brio à transporter le spectateur au sein de l'intrigue qu'il connaît pourtant très bien, la réinventant au passage par son naturel et son dynamisme. D'un physique fluet, il n'a, certes pas l'embonpoint du Scapin représenté par Honoré Daumier dans son tableau Crispin et Scapin mais il nous montre bien qu'un parfait Scapin se cache dans tout bon comédien s'il parvient à allier justesse et lâcher-prise.


Denis Podalydès a su tirer le meilleur de son rôle titre, le faisant exploiter toutes les facettes de son jeu, pour notre plus grand plaisir. Il va sans dire qu'après une pareille performance, Benjamin Lavernhe pourra endosser les rôles les plus ardus comme Françis Huster avant lui lorsqu'il avait interprété le Perdican de Musset mais aussi Philippe Torreton dans Hamlet.


Photo : Stéphane Lavoué


En revanche, certains seconds rôles peinent à suivre le rythme.


Louons d'abord ce qui est louable : la diversité. Denis Podalydès a choisi une troupe multi-ethnique, apportant un progressisme fort salutaire dans le contexte actuel. Car si le théâtre contemporain tend à ouvrir ses bras à toutes les diversités, il n'en est pas de même pour le théâtre classique, souvent trop fermé sur le sujet. En ce qui concerne la troupe elle-même, nous pouvons constater un cruel manque d'homogénéité entre les différents niveaux de jeux. Si Lavernhe tient littéralement la pièce sur ses épaules, nous pouvons noter un Geronte (Didier Sandre), théâtral à l'extrême et à l'excès, dont la voix porte beaucoup trop pour rendre le tout audible. Même souci avec la jeune Adeline d'Hermy qui campe Zerbinette. Un excès de zèle scénique et une tendance à crier sa réplique avec une fausseté qui fait mal aux oreilles du parterre, premières victimes du massacre, voilà qui a de quoi ternir une mise en scène qui se rapproche pourtant du sans fautes.


Car si les petits rôles ne suivent pas le rythme, le rôle principal excelle et étonne, plaçant le spectateur dans un véritable tourbillon de rires et de fou-rires.


Il faudrait être de bien mauvaise-foi pour ne pas applaudir le travail de Denis Podalydès qui a réussi le tour de force de réinventer sans écorcher cette pièce emblématique. Si un œil bien averti remarquera quelques libertés quant au manuscrit d'origine, puristes et novices s'accorderont sur le ton divertissant du spectacle dans son acception la plus fidèle à son étymologie d'origine. Car si "spectaculum " signifie " qui attire l'attention ", c'est justement le sortilège de qui touche petits et grands au sortir de la représentation. La sensation d'être soi-même joyeusement happé par les péripéties du petit port de Naples au point de s'entendre dire : " Mais que Diable allais-je faire dans cette galère !"


Un article de Mélanie GAUDRY

354 vues0 commentaire

Comments


bottom of page