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Constellation 

Alfonsina Storni : la Louve et la Mer

Dernière mise à jour : 14 mars



Alfonsina Storni, poétesse argentine



Yo soy como la loba. Je suis comme la louve. J’ai rompu avec le troupeau.



Mon père me racontait souvent la vie d’une poétesse qu’il affectionnait particulièrement. Alfonsina Storni. Un nom comme une chanson – car mon père le prononçait avec emphase et l’accent espagnol.


Te vas Alfonsina con tu soledad. Pour commencer, il chantait toujours avec Mercedes Sosa le beau Alfonsina y el mar. Bercée par la voix grave et ces mots espagnols que je ne comprenais pas, je m’endormais en mêlant la biographie de la poétesse à des rêves d’océan. Y te vas, hacia allá como en sueños / Dormida Alfonsina, vestida de mar


Alfonsina est née en Suisse de parents argentins à la fin du 19e siècle mais elle vit en Argentine dès ses quatre ans. Forcée très tôt à gagner sa vie, elle rejoint une troupe de théâtre itinérante comme actrice. A vingt-quatre ans, à Buenos Aires, elle commence à se faire remarquer avec un premier recueil de poésies : L’inquiétude du rosier, La inquietud del rosal (j’adorais quand mon père parlait espagnol et que sa voix se mettait à rouler comme un tambour). Sa première pièce de théâtre, Le Maître du monde, El Amo del mundo, se moque des hommes prétentieux et dominateurs. Elle reste à peine trois jours à l’affiche. On est en 1927 et la thématique féministe est très mal reçue par la critique.

Mon père s’emballait toujours un peu : il faut t’imaginer à l’époque ! Elle a fait scandale en devenant mère hors des liens sacrés du mariage. J’ai un enfant fruit de l’amour, amour sans loi. Alors que les femmes étaient encore considérées comme des mineures aux yeux de la loi, sous la tutelle de leurs maris ou de leurs pères, interdites de compte en banque personnel, sans parler bien sûr du droit de vote. Alfonsina se disait louve, la loba en marge du troupeau. D’autres la qualifient de « féministe au pays des machos ». Dans ses histoires, les personnages masculins sont souvent critiqués et tournés en ridicule. De bien piètres Maîtres du monde !


Consacrée Poétesse nationale d’Argentine, elle est la seule femme à intégrer des cercles littéraires encore exclusivement masculins, côtoyant des intellectuels célèbres comme Borges, Pirandello, Marinetti et Garcia Lorca. Pionnière du postmodernisme et proche du Parti Socialiste de Buenos Aires, elle enseigne à des enfants en difficulté et écrit comme journaliste sous un faux nom. Elle est l’amante du jeune poète Francisco López Merino, rencontré dans le vestibule d'un hôtel de Mar del Plata durant un événement littéraire. Poliment, il aurait commenté la météo : « Quelle journée pluvieuse ! » – et elle aurait répliqué : « Oui, oui, mais idéale pour rester entre deux draps, avec quelqu'un comme vous, par exemple. » 


Mais ce qui semblait particulièrement fasciner mon père était que depuis le début, les poèmes de « la loba » étaient hantés par la mer et la mort, comme une lente et inexorable inondation de l’âme : Frente al mar, Un cementerio que mira al mar, Alta mar – autrement dit Front de mer, Un cimetière avec vue sur la mer, Haute mer – et jusqu'au rêve prémonitoire de Moi au fond de la Mer. Ses écrits gagnent toujours plus en noirceur. Le suicide de son ami Horacio Quiroga et la rupture avec son amant l’affectent profondément. « Et, figure érigée entre le ciel et le sable / Me sentir engloutie par la mer. » 


Enfin, elle apprend que la mal la touche dans sa chair, dans sa féminité même : elle est grignotée par un cancer du sein. En octobre 1938, elle part pour une dernière nuit dans un hôtel de Mar del Plata. Elle a décidé de rester jusqu’au bout maîtresse de son destin et d’en finir comme dans ses poèmes. Après avoir envoyé au journal Nación quelques vers d’adieux intitulés Je vais dormir, elle descend sur la Playa de La Perla et s’avance dans cette mer qui l’attire tellement, jusqu’à s’y confondre définitivement.

Te vas Alfonsina con tu soledad – en écoutant mon père chanter, j’imaginais la plage déserte où des traces de pas menaient à l’océan. ¿Qué poemas nuevos fuiste a buscar – Alfonsina cherchait-elle des poèmes au fond de l’eau ? Humaine mêlée de louve, hurlant à la houle. Y un sendero solo de penas mudas llegó / Hasta el agua profunda – je contemplais cette étrange grande sœur poétesse, toute habillée de mer, en suspension dans les eaux vertes, tous ses vêtements dansant autour d’elle. Etait-elle devenue sirène ? Y una voz antigua de viento y de sal Te requiebra el alma Y la está llamando. Ou bien couchée tranquillement au fond de la mer dans sa maison de cristal. Le téléphone sonnait au loin mais elle dormait bien trop profondément et le son était étouffé par les vagues amoureuses qui gonflaient et gonflaient et envahissaient tout. Y te vas, hacia allá como en sueños / Dormida Alfonsina, vestida de mar.


L’horizon murmure

Et les mortes me font signe

Alfonsina se noie

Marina se pend

Virginia des pierres plein les poches

Et Sylvia gazée dans sa cuisine

Comment ne pas sombrer

Sous le poids des suicidées

Sœurs vivantes et foisonnantes

Donnez vos mains

Vos sciences Vos feux Vos ventres

Amulettes contre le désastre

Je collectionnerai vos mots

Vos révoltes Vos ténacités

Vos langues et vos cheveux coupés

Cultivons notre matrimoine

Semons les mondes de demain

Tressons création et procréation

Que la pensée naisse de nos corps

Enracinée dans nos veines

Résolument

Au service du Vivant



Un article de Roxane LEFEBVRE.


Texte inspiré du roman « Alna » à paraître aux Editions maelstrÖm reEvolution.


Les œuvres d'Alfonsina Storni ont été traduites et éditées en français dans le recueil Les Cendres au Ed. Tangogirafe ainsi qu'avec Langueur, Le doux mal et Poèmes d'amour aux Cap de l'Etang Editions.

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