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Constellation 

« Le Chien et le Loup » d’Edmond Rostand

Dernière mise à jour : 10 avr.



De la liberté dans les idées plutôt que d’être enchaîné


Indépendance et impunité


Je m’attache toujours à traiter de la contemporanéité des auteurs ou auteures que j’aborde dans mes chroniques. Cela me plaît, et j’ose dire que j’en fais même un cheval de bataille ! Quand l’affaire Depardieu est sortie au grand jour, outre les réactions révulsées par des propos inqualifiables, on s’est posé la question de l’impunité de l’artiste, et cela, appuyée par bien d’autres cas de réalisateurs, producteurs ou d’acteurs célèbres, bref, des gens du cinéma. Il me semble intéressant, pour cette chronique, de se pencher ensemble non pas sur l’impunité de l’artiste, mais, à contre-courant, sur son indépendance ou sur sa liberté. La création ne saurait à mon sens ne souffrir d’aucune contrainte qui ne lui soit imposée. Cependant, je suis de ceux qui pensent ardemment que sans liberté point d’ordre et que sans ordre point de liberté. Tout est affaire d’une sorte de nuance spécifique qui veut que tout doit être équilibré dans la balance sous peine que cela penche d’une manière néfaste d’un côté comme de l’autre. Alors, parmi les artistes, il y a celles et ceux qui disent leur vérité, celles et ceux donc qui font trembler, et celles et ceux qui savent flatter, et peut-être hélas parfois, se censurer. Cela vous rappelle quelque chose ? … Attendez…


Le gras repu attaché et le maigre libre affamé


Aujourd’hui, pour traiter de ce sujet qui, j’ose le croire, saura vous convaincre, ou au moins vous persuader, il nous faudra évoquer un poème d’Edmond Rostand, l’un des dramaturges français de la Belle Époque. « Le Chien et le Loup » est un poème inspiré d’une fable de Jean de La Fontaine, dont le début est mentionné en paratexte. Le loup et le chien sont métaphoriquement utilisés pour qualifier le gras repu attaché et le maigre libre affamé. Comprenez : la douce servitude, et la difficile liberté. Cela depuis au moins Esope, fabuliste grec, qui aura inspiré le fabuliste latin Phèdre, qui aura inspiré La Fontaine, qui aura inspiré Rostand. Seulement, bien que les fabulistes avant lui aient personnifié ces animaux de façon à bien faire ressortir leurs caractéristiques humaines, c’est bel et bien Rostand qui va se charger d’appliquer cette analogie à la condition de l’artiste et au choix qu’il est tenté de faire pour « vivre, ou survivre » comme disait si bien Balavoine.


Dans son poème, Edmond Rostand va suivre la trame des fables de ses pairs. C’est-à-dire qu’un maigre Loup, plutôt libre, va d’abord rencontrer un Chien, plutôt bien sur lui et attaché. Transposez cela à la condition de l’artiste, saupoudrez de quelques rimes en sixains (strophe de six vers), mettez au chaud pendant quelques dizaines d’année, et TADAM ! Cela vous fait une immensément belle et juste défense de l’artiste libre. Effectivement, Rostand nous parle d’un « musard, vêtu par le fripier, nourri par le hasard » qui « sentit une main le tirer par la redingote ». Il rencontre un ami, « poète comme lui », qui semble avoir réussi, contrairement à celui-ci. Ils discutent tous deux, sans trop se laisser comme moi, aller à l’assonance. Celui qu’on appellera « le chien », aka celui qui a réussi, tente de persuader son ami « le loup » de l’imiter, prétendant qu’il connaîtra bientôt la gloire s’il suit ses façons de taquiner la rime. Le Loup semble plutôt ravi à l’idée et écoute son congénère. Le chien lui parle de vivre sous un toit confortable, d’être « choyé par tous » et de s’étendre dans « des draps l’hiver, et de coutil l’été ». Dans l’ensemble, une vie idyllique. Alors, le loup demande au chien de lui dire ce qu’il doit faire pour prétendre à cela. Aussi, il lui faudra : Premièrement : « mettre un habit décent ». C’est d’accord ! Deuxièmement : « saluer avec un air poli ». Bien entendu ! Oui mais seulement il lui faudra aussi : Se « faire d’adroites réclames ! ». Comment ? Se faire des relations pour parvenir à tout et « bien mieux faire[…] une visite qu’un poème ! ». Quoi ?! Garder « pour plus tard [l]es beaux vers vraiment forts, [L]es rêves, [L]es grands cris, [l]es superbes essors ». Assez ! C’en est trop ! Le loup l’interrompt et lui dit : « Tiens, laisse-moi, va-t-en, tu ne m’as pas compris. Je ne veux pas de gloire et d’argent à ce prix […] je veux vivre ainsi qu’il me plaît, et je veux / Garder ma liberté […] que de faire de l’Art le plus vil des métiers ! ». À peu de choses près, l’on sentirait à ce loup presque lui pousser un museau- mais que dis-je ?- Un nez ! Voilà, avant l’heure, le Cyrano incarné !


Autant en emporte l’artiste !


Vaillant, le loup s’emporte et poétise, et se charge, en souvenir des anciens écrits qui parlaient de lui, de tourner le dos au chien et à ses viles manies. En résumé, l’artiste qui prévaut, est celui qui jouit de sa liberté et qui ne s’en va pas courber le dos. Voici comment la puissance de feu poétique et dramaturgique d’Edmond Rostand a répondu à cette question fondamentale que nous nous posions de prime abord : Quid de l’indépendance de l’artiste ? Et finalement, pourquoi en 2024, vouloir ressortir, pour une chronique, « Le chien et le loup » ? Pourquoi gambader d’Ésope jusqu’à Phèdre et tutoyer La Fontaine ? Eh bien parce que cette question de l’indépendance de l’artiste et de sa liberté, et plus généralement les questions de l’indépendance et de la liberté elles-mêmes, me semblent comme ces piliers d’un pont qui, de nos jours, ne cessent de se fragiliser. La censure, et même les grands médias eux-mêmes dans leur élégante cécité, ne cessent de nous rappeler l’importance de cette indépendance, et de cette pluralité. Le peuple français, bousculé lors le Covid, s’est vu, bon gré ou mal gré, considérablement réduire sa liberté.


Voilà, très chers amis, pourquoi s’emparer de Rostand et veiller à rester, comme il le disait, « de petits Cyranos », à défaut, hélas, de ne pouvoir être artiste. C’est finalement dans une pièce « obscure et sombre » comme disaient les Inconnus dans « Isabelle a les yeux bleus » qu’il faut se souvenir de laisser briller un peu de lumière. Et pour cela, nul besoin d’aller jusqu’à prendre la plume ou le pinceau. Il faut simplement se rappeler à quoi sert un cerveau.


Un article de Lucas DA COSTA.

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